Par Lassané Kaboré, PharmD, PhD
Center for Expertise in Health and Pharmaceutical Intelligence
12 août 2026
Le 1er août 2026, CEHPI a consacré la première édition de SeminalSeminars® aux fondements scientifiques du dépistage en santé publique. L’objectif était de dépasser une vision du dépistage limitée à la performance d’un test pour l’aborder comme une véritable intervention de santé publique, qui doit être pensée dans son ensemble : qui dépister, quand, avec quelle stratégie, que faire après le résultat et comment démontrer un bénéfice réel pour la population ?
Voici les principaux enseignements de ce webinaire.
1. Dépister n’est pas diagnostiquer
Le dépistage s’adresse à des personnes apparemment en bonne santé, sans symptômes évocateurs de la maladie recherchée. Son objectif est généralement d’identifier celles qui présentent une probabilité accrue d’être atteintes et qui nécessitent des investigations supplémentaires.
Un résultat positif de dépistage n’est donc, en général, pas un diagnostic définitif. Cette distinction est essentielle, tant pour l’organisation des programmes que pour la communication avec les personnes dépistées.
2. Un bon test ne suffit pas à justifier un programme
Une sensibilité ou une spécificité élevée ne répond pas à la question essentielle : le fait de dépister améliore-t-il réellement la santé ?
Avant d’introduire un programme de dépistage, plusieurs conditions doivent être réunies : la maladie doit représenter un problème pertinent, son histoire naturelle doit être suffisamment comprise, une phase préclinique détectable doit exister et, surtout, une intervention précoce efficace doit permettre d’obtenir de meilleurs résultats qu’une prise en charge plus tardive.
Le dépistage n’est donc pertinent que lorsque l’avance diagnostique peut produire une avance thérapeutique utile.
3. La signification d’un résultat dépend de la population testée
La sensibilité et la spécificité décrivent les performances intrinsèques d’un test, mais elles ne suffisent pas à dire ce qu’un résultat signifie pour une personne donnée.
La prévalence de la maladie dans la population dépistée influence fortement les valeurs prédictives. Lorsque la maladie est rare, même un test apparemment performant peut générer beaucoup plus de faux positifs que de vrais positifs.
Dans l’exemple présenté au cours du webinaire, un test ayant une sensibilité de 90 % et une spécificité de 95 %, appliqué à une population dans laquelle la prévalence n’est que de 1 %, conduit à une valeur prédictive positive d’environ 15 %. Autrement dit, la grande majorité des résultats positifs seraient alors des faux positifs.
La question n’est donc jamais seulement : « Le test est-il performant ? », mais aussi : « Dans quelle population est-il utilisé ? »
4. Le dépistage est un parcours, pas un acte isolé
Un programme comprend toute une chaîne : identification de la population cible, invitation, participation, réalisation du test, communication du résultat, confirmation diagnostique, traitement et suivi. Il peut échouer à chacune de ces étapes.
Un test performant n’apporte que peu de bénéfices si les personnes positives n’accèdent pas au diagnostic confirmatoire, au traitement ou au suivi. La capacité du système de santé (ressources humaines, équipements, approvisionnement, système d’information, référence et contre-référence, assurance qualité) doit donc être évaluée avant le déploiement.
5. Les bénéfices doivent être mis en balance avec les dommages et les coûts
Le dépistage peut prévenir des décès, des complications, des handicaps ou des formes graves de maladie. Mais il peut également générer des faux positifs, des faux négatifs, de l’anxiété, des investigations inutiles, du surdiagnostic et du surtraitement.
À cela s’ajoutent les coûts du programme : le prix du test n’en représente qu’une partie. Il faut également considérer l’identification et l’invitation des populations, les examens confirmatoires, la prise en charge des personnes positives, le suivi, le système d’information et l’assurance qualité.
La décision doit donc reposer sur le bénéfice net : les bénéfices sanitaires attendus doivent l’emporter sur les dommages et les coûts d’opportunité, dans des conditions acceptables, équitables et soutenables.
6. Détecter davantage de cas ne signifie pas nécessairement améliorer la santé
L’évaluation d’un programme de dépistage comporte plusieurs pièges.
Le biais d’avance au diagnostic peut donner l’impression que les personnes vivent plus longtemps après leur diagnostic simplement parce que celui-ci a été posé plus tôt, sans que leur date de décès ait changé.
Le biais de durée favorise la détection des formes lentes, dont le pronostic est souvent meilleur, tandis que les formes beaucoup plus agressives peuvent apparaître entre deux dépistages.
Enfin, le surdiagnostic correspond à la détection d’anomalies réelles qui n’auraient jamais provoqué de symptômes ou de décès.
C’est pourquoi l’augmentation du nombre de cas diagnostiqués, des stades précoces détectés ou même de la survie après diagnostic ne suffit pas à démontrer l’efficacité d’un programme de dépistage. L’évaluation doit porter autant que possible sur des résultats de santé réellement pertinents : mortalité, formes graves, complications, handicap, qualité de vie ou transmission évitée.
7. Les technologies changent, mais les questions fondamentales restent les mêmes
La stratification du dépistage selon le risque individuel, les tests de détection précoce de plusieurs cancers à partir d’un même prélèvement et l’intelligence artificielle appliquée à l’interprétation des examens ouvrent des perspectives majeures.
Mais l’innovation technologique ne dispense pas pour autant la nécessité de démontrer l’utilité clinique et populationnelle de ces outils.
Qu’il s’agisse d’un tensiomètre, d’un test génétique, d’une biopsie liquide ou d’un algorithme d’intelligence artificielle, les mêmes questions demeurent : qui dépister, avec quelle stratégie, quelles conséquences après le résultat et pour quel bénéfice sanitaire démontré ?
Ce que les échanges avec les participants ont fait ressortir
La discussion qui a suivi la présentation a permis de prolonger plusieurs de ces enseignements.
Un besoin de formation encore important. Plusieurs échanges ont souligné la pertinence durable du sujet et l’intérêt de telles rencontres de formation continue. Malgré son importance pratique, le dépistage reste parfois abordé de manière relativement superficielle dans la formation médicale initiale. La compréhension de ses principes mérite donc d’être régulièrement renforcée chez les professionnels de santé.
La performance des tests doit être surveillée au-delà de leur homologation. Les performances démontrées dans les études ayant servi à l’enregistrement d’un test ne sont pas nécessairement celles qui seront observées dans les conditions réelles d’utilisation. La qualité des prélèvements, les utilisateurs, les équipements, les conditions environnementales ou encore les populations testées peuvent modifier les performances. Cela souligne l’importance de l’assurance qualité et de la surveillance post-commercialisation des tests de dépistage, en complément de leur évaluation réglementaire initiale.
Le dépistage est nécessairement multidisciplinaire. Concevoir un programme pertinent exige bien davantage que le choix d’un test. Épidémiologistes, cliniciens, biologistes, spécialistes de santé publique, économistes de la santé, régulateurs, communicateurs et responsables de systèmes de santé peuvent tous avoir un rôle à jouer. Cette approche devrait également être mieux portée auprès des décideurs des ministères de la Santé et des établissements de soins.
Communiquer l’incertitude fait partie de la qualité des soins. Enfin, les échanges ont mis en évidence un défi très concret : comment expliquer à une personne qu’un test peut se tromper sans affaiblir sa confiance dans le professionnel ou dans le système de santé ? Ne pas communiquer les limites du test est problématique, mais les présenter maladroitement peut également générer de l’incompréhension. Une communication claire sur les faux positifs, les faux négatifs, la nécessité éventuelle d’une confirmation et le risque résiduel après un résultat négatif doit donc être considérée comme une composante à part entière du dépistage.
En conclusion
Le message central de cette première édition de SeminalSeminars® peut se résumer simplement :
Un test performant ne suffit pas à faire un bon programme de dépistage.
La décision de dépister doit porter sur l’ensemble du parcours et sur le bénéfice net attendu pour la population. Face à toute nouvelle proposition, cinq questions constituent une grille particulièrement utile :
Quand dépister ? Qui dépister ? Avec quelle stratégie de test ? Que faire après le résultat ? Et quel impact sanitaire peut-on réellement attendre ?
C’est à ces conditions que la détection précoce peut devenir une véritable intervention de santé publique.
Références bibliographiques
- Wilson JMG, Jungner G. Principles and Practice of Screening for Disease. WHO; 1968.
- Harris R, et al. Reconsidering the criteria for evaluating proposed screening programs. Epidemiol Rev. 2011;33:20–35.
- Andermann A, et al. Revisiting Wilson and Jungner in the genomic age. Bull World Health Organ. 2008;86:317–319.
- Welch HG, Black WC. Overdiagnosis in cancer. J Natl Cancer Inst. 2010;102:605–613.
